Très peu d’informations filtrent sur le sort qui est réservé à l’ancien président, depuis sa chute, le 24 janvier. Jeune Afrique vous livre les premiers détails sur sa détention. Depuis le coup d’État du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) qui a renversé Roch Marc Christian Kaboré le 24 janvier, la confusion règne autour du sort de l’ancien président.
Résidence surveillée.
Après Ibrahim Boubacar Keïta et Alpha Condé, c’est le président burkinabè qui a été emporté par un coup d’État, ce lundi 24 janvier. Une issue prévisible qui soulève cependant de nombreuses questions. Et dont nous pouvons déjà tirer quelques leçons.
« Je suis très heureux de la victoire de mon ami Roch. Nous sommes très liés, et nos destins, bizarrement, se sont recoupés. Nous avons été Premiers ministres, puis présidents de l’Assemblée nationale en même temps. Et voici qu’il rejoint la fratrie…» Feu Ibrahim Boubacar Keïta imaginait-il, quand il prononça ces mots au lendemain de l’élection de Roch Marc Christian Kaboré, en novembre 2015, que leurs trajectoires jumelles, des rives de la Seine, où s’est façonnée leur culture politique, notamment au sein de la fameuse Feanf, aux palais présidentiels qu’ils ont conquis, pousseraient le mimétisme jusqu’à leurs chutes respectives, précipitée par des militaires ?
Boîte de Pandore
Six ans après son élection, Kaboré a été renversé en quelques heures, dimanche 23 janvier, par un coup d’État militaire. JA vous livre le récit exclusif de cette journée qui a vu le lieutenant-colonel Damiba s’emparer du pouvoir.
Il n’ignorait rien de la défiance d’une partie de l’armée à son égard. Ni des bruits, de plus en plus insistants, de coup d’État en gestation. Alors, quand le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré a été alerté, dimanche 23 janvier, à l’aube, que des tirs résonnaient au camp Sangoulé Lamizana, peut-être s’est-il dit qu’après le Malien Ibrahim Boubacar Keïta et le Guinéen Alpha Condé, son tour était venu.
Assez rapidement, la thèse d’une « simple mutinerie » est pourtant relayée par son entourage. Officiellement, ces tirs seraient ceux de soldats aux revendications multiples : plus de moyens et d’effectifs, plus de considération de la part des autorités politiques… tout sauf le départ de leur président. En réalité, le putsch tant redouté a bien débuté.
Damiba et ses hommes sous pression
L’arrestation, le 10 janvier, du lieutenant-colonel Zoungrana, qui était dans la promotion suivant celle de Damiba au Prytanée militaire de Kadiogo, accusé d’avoir voulu perpétrer un coup d’État, ne fera qu’accélérer les choses. Plus que jamais, Damiba et ses camarades officiers se sentent sous pression. Ils étaient déjà en colère à cause de la mise à l’écart de certains des leurs, comme le lieutenant-colonel William Combary, le commandant du groupement mobile de Ouagadougou, écarté suite à la crise d’Inata. La rumeur évoquant une liste de soldats, surnommés les «boys», que le pouvoir chercherait à écarter met le feu aux poudres. «Ironie de l’histoire, le prochain dans le viseur était le lieutenant-colonel Damib», assure une source militaire.
Dans le plus grand secret, la décision est donc prise par Damiba et plusieurs jeunes officiers de passer à l’action. Dans la nuit du samedi 22 au dimanche 23 janvier, des éléments des unités Cobra (des forces spéciales de l’armée de terre) basées à Kamboinsé, en banlieue nord de Ouagadougou, prennent la direction du camp Sangoulé Lamizana. Ils y désarment la sentinelle et prennent rapidement le contrôle des lieux. En parallèle, des officiers de l’armée de l’air entrent dans la danse à la base aérienne qui jouxte l’aéroport de la capitale. Au régiment d’artillerie de Kaya aussi, des complices se révoltent.
Ultimes tentatives de négociations
Auprès de tous, il se veut rassurant : «Nous essayons de gérer la situation. Nous avons entamé des discussions avec les mutins et nous espérons un dénouement favorable.» Des tentatives de négociations ont lieu avec les putschistes, qui réclament la démission du gouvernement et la tête de plusieurs chefs de l’armée. Elles ne donnent rien.
En ville, la situation semble vaguement revenir à la normale. Les tirs deviennent de plus en plus sporadiques. Aucun mouvement de foule particulier n’est signalé. En milieu d’après-midi, vers 16h, le huitième de finale que jouent au Cameroun les Étalons lors de la Coupe d’Afrique des Nations constitue une sorte de trêve, donnant l’illusion d’un éphémère retour au calme. Malgré la pression croissante, le chef de l’État affiche une sérénité de façade et tente de rassurer comme il peut. Alors que les militaires sont en train de le menacer, il écrit deux tweets. L’un pour encourager les Étalons avant le coup d’envoi, l’autre pour les féliciter une fois leur qualification acquise.
Violente attaque-c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts
Après le match, Kaboré libère une partie de son protocole. La nuit est tombée. Un couvre-feu est décrété à 20h par le gouvernement. Ceux qu’on présentait encore dans la matinée comme des «mutins» passent à l’offensive. «Les négociations étaient une manière de gagner du temps. Nous voulions attendre la soirée pour passer à l’action», raconte l’un d’eux. Des putschistes commencent par encercler le palais de Kosyam. Ils passent les différents check-points sans grande difficulté sans que soit pour l’instant établi formellement l’existence de complicités au sein du Groupement de sécurité et de protection républicaine (GSPR, composé de militaires, gendarmes et policiers), chargé de protéger la présidence. Ils cherchent le chef de l’État dans tout le secteur, font le tour des villas ministérielles avoisinantes.
Kaboré est introuvable. Au même moment, d’autres soldats qui se sont ralliés à Damiba encerclent le domicile privé du président. Sa garde rapprochée décide de faire diversion en tentant de forcer le passage avec un convoi de véhicules. Deux 4×4, dont un blindé, sont criblés de balles. L’attaque est violente. Deux gendarmes de la sécurité présidentielle sont gravement blessés. L’un d’eux perd un doigt. «C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts. Cela pose question quant aux intentions des assaillants vis-à-vis du président et des membres de sa sécurité. Voulaient-ils des survivants ? », s’interroge une source sécuritaire.
Militaires contre gendarmes
Une chose est sûre : depuis qu’ils sont passés à l’acte, les putschistes se méfient de la réaction de la gendarmerie, réputée fidèle à Kaboré et que certains militaires lui reprochent de trop choyer. Au sein du GSPR, ce sont d’ailleurs des gendarmes qui composent sa sécurité rapprochée. Quant à l’Agence nationale du renseignement (ANR), elle est dirigée par un gendarme, un intime du chef de l’État, qui a longtemps été son aide de camp : le colonel François Ouédraogo.
Ces dernières semaines, ce personnage discret cristallisait les tensions au sein de l’armée, notamment parce qu’il souhaitait que son corps d’origine quitte le giron de l’état-major pour être placé directement sous la tutelle du ministre de la Défense. Dans la soirée, sa villa de fonction, à Ouaga 2000, est mitraillée par les putschistes.
Signe des craintes des putschistes vis à vis des gendarmes, des hélicoptères survolent le camp Paspanga une bonne partie de la nuit pour surveiller leurs éventuels mouvements. En coulisses, les tractations entre militaires ont démarré. Objectif du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandoaga Damiba: s’assurer que la gendarmerie ne s’opposera pas à la réussite du putsch.
14 hommes à la télévision
Il échange encore avec des homologues, dont Mohamed Bazoum. Des pistes de départ à l’étranger sont évoquées. Selon une source française haut placée, aucune extradition menée par Paris n’a été envisagée. «Kaboré ne nous a pas demandé d’aide, la question ne s’est donc pas posée», assure-t-elle. Le cardinal Philippe Ouédraogo, habitué des médiations lors des différentes crises qui ont secoué le Burkina Faso ces dernières années, est sollicité.
L’heure tourne. La confusion règne. Personne ne sait exactement ce qui se passe, ni où se trouve le président. La pression des putschistes est de plus en plus forte sur les derniers gendarmes qui l’entourent. Certains craignent un dénouement sanglant. Kaboré veut tout faire pour l’éviter. Après avoir obtenu des garanties de la part de Damiba pour lui et ses proches, en présence du cardinal Ouédraogo, il se résigne à quitter le pouvoir et signe sa lettre de démission. Le chef de l’État déchu est discrètement remis aux putschistes. Cette fois, le coup est bel et bien consommé.
De son côté, le désormais ex-président a été transféré dans une des villas ministérielles de Ouaga 2000. Il y est notamment accompagné par son médecin personnel, le docteur Évariste Dabiré. Selon un de ses intimes, il est bien traité, en bonne santé et a pu communiquer par téléphone avec plusieurs de ses proches. Son épouse, Sika Kaboré, qui avait été mise en sécurité depuis dimanche, a pu le rejoindre. Ce week-end, le couple devait célébrer le mariage d’une de leurs filles à Ouagadougou. Chez les Kaboré, la fête n’aura finalement pas lieu.
Paul-Henri Sandaogo Damiba, l’homme à la tête de la junte
L’auto-proclamé Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) a annoncé qu’un lieutenant-colonel de 41 ans, aux états de service brillants, prenait sa tête.
Ils étaient des centaines à affluer ce mardi 25 janvier place de la Nation, en plein cœur de Ouagadougou, pour applaudir les militaires putschistes. Le poing levé, brandissant des drapeaux rouges, des centaines de personnes ont gagné la place de la République, en plein cœur de Ouagadougou. La foule acclamait un homme, dont le nom est sorti de l’ombre lundi, aux alentours de 17h30 temps universel, quand un groupe de 14 soldats s’est installé devant les caméras de la télévision nationale pour revendiquer la destitution du président Roch Marc Christian Kaboré.
Jusqu’au bout, Roch Marc Christian Kaboré aura tenté de trouver une issue pour rester au pouvoir. « Il pensait encore pouvoir trouver une solution pour que toutes les forces armées ne rallient pas les putschistes », glisse l’un de ses intimes qui l’a eu au téléphone hier. Mais le chef de l’État savait sa marge de manœuvre réduite d’autant que, derrière les mutineries qui ont éclaté hier dans plusieurs camps et casernes du pays, se dessinait le scénario d’une action concertée.
À Emmanuel Macron, Alassane Ouattara ou encore Macky Sall, avec lesquels il a échangé dans l’après-midi de ce dimanche, le président burkinabè a répété la même chose : «Nous essayons de gérer la situation. Nous avons entamé des discussions avec les mutins et nous espérons un dénouement favorable. »
le chef de l’état a échappé à une tentative d’assassinat
En coulisses, les tractations entre militaires progressent. L’ensemble de l’armée, y compris la gendarmerie, réputée fidèle à Kaboré, semble se rallier aux putschistes. Malgré les pressions politiques et diplomatiques pour maintenir le président en place, l’affaire semble entendue. Difficile, dès lors, de voir comment le rapport de force pouvait s’inverser. Contrairement à ce qu’il espérait il y a encore quelques heures, Roch Kaboré n’y est pas parvenu. Il rejoint désormais la liste – qui ne cesse de s’allonger – des chefs d’État ouest-africains renversés par un putsch.